Quand les souvenirs des unes font écho à ceux des autres, les voilà réveillés et prêts à se glisser dans le récit de vie en construction d’ateliers en ateliers. Les déclencheurs d’écriture proposés et inspirés de récits publiés notamment permettent d’explorer son histoire de vie, d’aller sur les sentiers de ses souvenirs pour raconter autre chose que l’histoire dominante parfois définie par notre entourage. Combien de fois ai-je entendu : « ici je livre des choses dont je n’ai jamais parlées » et ce ne sont pas des secrets, juste des moments de nos quotidiens que l’on trouve « banals » ou « sans intérêt » ou parfois « que l’entourage ne veut pas entendre » « ça ne les intéresse pas ». D’ateliers en ateliers durant deux cycles, les résidentes de l’Orangerie de Domitys et des lectrices de la médiathèque de la Ruche à Sens se sont rencontrées pour écrire leur récit de vie, rencontres intergénérationnelles, interculturelles… Beaucoup d’émotions partagées, des liens qui se créent, des plumes qui s’allègent. Plusieurs écrivantes poursuivent en dehors des ateliers, partagent avec leur famille. Lors du dernier atelier début juillet, j’ai eu la grande surprise de recevoir un bouquet et un abécédaire complété de mots de remerciements et d’encouragements. Très touchée par ces retours, j’ai mesuré les bienfaits de participer à un atelier quand la vie a pu être compliquée, la mémoire commence un peu à défaillir, la solitude liée à l’immobilité du corps s’accentue. Des témoignages qui illustrent la verticalité que donne l’écriture de soi. Merci à Séverine Maupetit de Dominitys et Fabienne Boyer de la Ruche d’avoir initié ce projet et m’avoir proposé de le conduire. Bravo pour ce co-financement public-privé. Le projet lancé, les participantes souhaitent en grande partie poursuivre en financement elles-même pour mettre prochainement un point final à leur récit de vie. On reprend à l’automne.
Le récit de vie crée du lien
Dans le cadre de mon DU HIVIF, j’ai mené un entretien enregistré pour expérimenter ce dispositif et la restitution. Pour moi il était difficile de solliciter un/une narateur/trice une seule fois, lui laisser dérouler sa vie sans mener un accompagnement au long cours. J’ai donc décidé de recueillir le témoignage de Jacqueline, une octogénaire qui m’avait raconté plusieurs fois son enfance dans la boulangerie de ses parents durant la seconde guerre mondiale. Il me semblait que ce serait juste une formalité, une nouvelle fois, elle me raconterait ce souvenir ! Après la pause du contrat, je démarre l’enregistrement. Et très vite des données de l’histoire apparaissent qu’elle ne m’avait jamais racontées ! Voila un effet de la présence du narrataire. Comme le dit Almet ALTAN dans son dernier ouvrage « Je ne reverrai jamais le jour » : « Tout le monde sur cette terre a une histoire à raconter pourvu qu’il ait quelqu’un pour l’écouter ; ce n’est pas l’histoire qui est dure à trouver, c’est l’auditeur ». Pour la remercier de ce temps partagé, dans une démarche de don-contre-don, après lecture de la restitution littérale de l’entretien brut, je lui ai proposé de rédiger la petite histoire « Jacqueline, la fille aux petits papiers ». Elle est ravie de recevoir ce fragment de souvenirs d’enfance. Elle le transmet à ses enfants et petits-enfants. Cette année, à Noël, Mélanie, sa petite-fille lui offre un livre à compléter « Mamie, raconte-nous » avec la lettre dont vous avez un extrait. Et voila donc un deuxième effet du récit de vie, il crée du lien dans la famille quand on le partage, il permettra pour Jacqueline de développer la pelote de laine des souvenirs et pour ses descendants de connaître d’autres pans de la vie de leur grand-mère.
